Free Cash Flow : flux de trésorerie disponible

Martin Krpenský Vérifié par la rédaction
Publié le 11 min de lecture
Free Cash Flow, flux de trésorerie disponible
Sommaire

Le Free Cash Flow (FCF), ou flux de trésorerie disponible, désigne l’argent qui reste à une entreprise une fois payées ses charges d’exploitation et ses investissements. C’est un autre regard que le bénéfice comptable : le bénéfice dit ce que l’entreprise a gagné selon les règles comptables, le flux de trésorerie disponible dit ce qui est réellement passé par son compte en banque.

Pour une même société, l’écart entre les deux chiffres va facilement du simple au double. Le bénéfice se déplace d’une période à l’autre selon la méthode d’amortissement retenue ou le rattachement des produits, alors que la trésorerie, elle, est arrivée ou n’est pas arrivée.

Cette dernière réserve mérite d’être développée dès le départ, car on la croise rarement dans les articles consacrés au FCF. Le flux de trésorerie disponible se pilote autant que le bénéfice, simplement avec d’autres leviers. Une entreprise peut retarder ses règlements fournisseurs en fin de trimestre, céder ses créances à un affactureur ou repousser de quelques semaines, au-delà de la clôture, l’achat de machines. Dans les trois cas, le FCF grimpe sans que l’exploitation réelle se soit améliorée en quoi que ce soit. La différence avec le bénéfice comptable ne tient pas au fait que la trésorerie serait impossible à influencer, mais au fait que ces arrangements se retournent tôt ou tard : un règlement différé devra être payé, un investissement reporté devra être rattrapé.

Warren Buffett est souvent cité dans ce contexte comme un défenseur du FCF, ce qui n’est pas exact. Dans le rapport annuel de Berkshire Hathaway pour 1986, il a décrit sa propre notion d’owner earnings, à savoir le bénéfice publié augmenté des amortissements et diminué des investissements nécessaires au maintien de la position concurrentielle à long terme. C’est précisément ce dernier terme qui le distingue du FCF : Buffett ne retranche que les investissements de maintenance, pas la totalité des dépenses d’investissement, et il ajoute aussitôt qu’il s’agit d’une estimation, pas d’un chiffre tiré des états financiers.

Comment calcule-t-on le FCF ?

Deux chiffres différents se cachent derrière le sigle FCF, et bien des textes les confondent. La distinction compte, car chacun répond à une question distincte.

Le flux de trésorerie disponible simple se lit directement dans le tableau des flux de trésorerie :

FCF = Flux de trésorerie d’exploitation − Dépenses d’investissement (CAPEX)

Le flux de trésorerie disponible pour l’entreprise (FCFF) part, lui, du résultat d’exploitation :

FCFF = Résultat d’exploitation après impôt + Amortissements − Variation du besoin en fonds de roulement − CAPEX

Ce ne sont pas deux écritures d’une même grandeur. L’écart correspond aux intérêts après impôt, car le flux d’exploitation supporte déjà les intérêts payés, alors que le FCFF se calcule avant service de la dette :

Flux d’exploitation − CAPEX = FCFF − intérêts × (1 − taux d’impôt)

Pour une entreprise dont les intérêts annuels atteignent 20 millions, avec un impôt de 21 % (taux retenu ici à titre purement illustratif pour l’exemple chiffré), l’écart entre les deux chiffres est de 15,8 millions. Lequel utiliser dépend de ce que vous calculez. Le FCFF s’actualise au coût moyen pondéré du capital et donne la valeur de l’entreprise entière, dont il faut encore retrancher la dette nette pour obtenir la valeur des actions. Celui qui veut directement le flux revenant aux actionnaires calcule le FCFE, soit le FCFF diminué des intérêts après impôt et augmenté du nouvel endettement net, puis l’actualise au coût des fonds propres.

C’est ici que se glisse une erreur discrète, capable de surévaluer toute une entreprise. L’impôt de la formule du FCFF est hypothétique : il se calcule comme le résultat d’exploitation multiplié par le taux, donc comme si la société n’avait aucune dette. L’impôt réellement payé est plus faible, du montant de l’économie fiscale liée aux intérêts. Qui insère dans le FCFF l’impôt réel du compte de résultat tout en actualisant au coût moyen pondéré du capital compte cette économie deux fois.

Résultat d’exploitation après impôt (NOPAT)

Notre histoire commence par le résultat d’exploitation, le cœur de la société. Imaginez une entreprise qui dégage 100 millions d’euros de résultat d’exploitation. Sauf que tout cet argent n’est pas réellement disponible. Après impôt (disons 21 %, un taux illustratif retenu pour ce modèle, pas le taux en vigueur dans tel ou tel pays), il reste 79 millions. C’est notre point de départ.

Amortissements : l’ami invisible du cash-flow

Les amortissements forment un chapitre à part. Techniquement, il s’agit d’une charge que l’entreprise ne décaisse pas. C’est une grandeur comptable qui représente l’usure des actifs. Dans notre cas, 25 millions qui reviennent dans le flux financier. Comme une pièce qui retombe dans le porte-monnaie.

Besoin en fonds de roulement : le piège à trésorerie

Le besoin en fonds de roulement montre combien d’argent est immobilisé dans les actifs et les passifs à court terme. La hausse des stocks, l’augmentation des créances clients et la baisse des dettes fournisseurs réduisent toutes le flux de trésorerie disponible.

C’est ce troisième cas que l’on confond le plus souvent. Quand les dettes fournisseurs diminuent, cela signifie que l’entreprise a réellement payé ses fournisseurs : c’est donc une sortie de trésorerie supplémentaire, qui s’ajoute au total au lieu de s’en retrancher. Imaginez une société dont les stocks augmentent de 10 millions, les créances de 5 millions et les dettes fournisseurs reculent de 8 millions :

(10 + 5) − (−8) = 23 millions

Voilà ce que l’exploitation a englouti. Si les dettes fournisseurs avaient au contraire progressé de 8 millions, la variation ne serait que de 7 millions, l’entreprise finançant alors une partie de son exploitation par le crédit fournisseur.

Dépenses d’investissement : le pari sur l’avenir

Les dépenses d’investissement ressemblent à un pari sur l’avenir. Machines neuves, technologies, expansion : tout cela coûte de l’argent. Dans notre exemple, l’entreprise investit 40 millions dans de nouvelles technologies. Cet argent quitte immédiatement notre caisse imaginaire.

Le calcul complet en pratique

  • Résultat d’exploitation (EBIT) : 100 millions
  • Impôt : 21 % (taux illustratif)
  • Amortissements : 25 millions
  • Variation du besoin en fonds de roulement : 23 millions
  • Dépenses d’investissement : 40 millions

100 × (1 − 0,21) + 25 − 23 − 40 = 41 millions d’euros

Graphique en cascade du calcul du flux de trésorerie disponible, du résultat d'exploitation au FCFF

Le chemin du résultat d’exploitation au flux de trésorerie disponible, en millions d’euros. L’impôt et les investissements retranchent, les amortissements reviennent, car l’entreprise ne les a pas réellement décaissés. Les 41 millions obtenus correspondent au FCFF, soit le flux avant service de la dette.

Les écueils les plus fréquents

Le calcul lui-même ne fait pas tout. L’important est de suivre les tendances, de comprendre le contexte et de ne pas prendre le FCF pour un indicateur isolé. Il se lit à la lumière du secteur, de l’historique et des plans stratégiques de la société. Les chiffres ne sont qu’un début. La vraie compréhension vient de l’interprétation, du contexte et de la capacité à voir l’histoire derrière les chiffres.

Comment le FCF sert à choisir une action

Le chiffre en millions ne dit rien tant que vous ne le rapportez à rien. C’est à cela que sert le FCF yield, soit le flux de trésorerie disponible divisé par la capitalisation boursière. Une entreprise avec 41 millions de FCF et une valeur de marché de 800 millions affiche un rendement de 5,1 %. Cela se lit comme un taux d’intérêt : combien de trésorerie la société génère chaque année pour chaque euro qu’il faut débourser pour l’acheter.

Un chiffre plus élevé signale une entreprise moins chère au regard de ce qu’elle gagne réellement. Sauf qu’un rendement élevé traduit aussi souvent l’anticipation d’un recul par le marché, tandis qu’un rendement faible peut être normal chez une société en croissance rapide, qui réinvestit tout dans son développement. D’où la comparaison au sein d’un même secteur et dans le temps, plutôt qu’à l’échelle de tout le marché.

Chez les valeurs technologiques, une correction s’impose. La rémunération des salariés en actions est réintégrée dans le tableau des flux de trésorerie comme une charge non décaissée, ce qui surévalue le flux de trésorerie disponible. L’entreprise n’a certes pas sorti d’argent, mais les actionnaires existants ont payé par la dilution de leur participation. Chez les sociétés qui rémunèrent massivement de cette façon, l’écart entre le FCF publié et le FCF ainsi retraité est substantiel.

Et il existe des secteurs où l’indicateur n’a aucun sens. Chez les banques et les assureurs, le mouvement de l’argent est la substance même de l’activité, pas son sous-produit : on y évalue l’adéquation des fonds propres et la marge nette d’intérêt. Chez les foncières, on utilise le FFO à la place du FCF, parce que l’amortissement des immeubles déforme l’image dans le sens inverse de l’habituel.

Bénéfice ou argent réel ? Un exemple concret

Imaginez deux entreprises : une jeune société technologique et un industriel traditionnel. À première vue, leurs états financiers n’ont rien d’exceptionnel. Pourtant, leur véritable histoire se cache bien en dessous de la surface des indicateurs financiers classiques.

L’histoire de la start-up technologique

La jeune société technologique a publié un bénéfice annuel de 10 millions d’euros, excellent au premier regard. La direction célèbre le succès, les investisseurs sourient. Sauf que la réalité est tout autre. Malgré ce chiffre impressionnant, l’entreprise perd en fait de l’argent.

La raison ? D’énormes investissements dans l’avenir. L’achat de serveurs haut de gamme, des projets de recherche de longue haleine et la préparation de la croissance attendue ont avalé toute la trésorerie. La société attend en plus les paiements de ses clients : les factures sont émises, mais l’argent n’est pas encore arrivé.

Le résultat est un flux de trésorerie disponible négatif de moins 5 millions d’euros. Qu’est-ce que cela signifie en pratique ? L’entreprise a beau paraître brillante sur le papier, elle dépend en réalité de financements extérieurs. Chaque mois, elle « brûle » ses réserves financières et sa soutenabilité à long terme reste une question ouverte.

L’histoire de l’industriel traditionnel

En face se tient une entreprise industrielle traditionnelle, qui n’a rien d’attirant au premier coup d’œil. Son bénéfice annuel n’atteint que 3 millions d’euros, un montant presque anecdotique. Mais les apparences sont trompeuses. Cette société est une maîtresse de la gestion financière.

Grâce à des processus finement optimisés, elle encaisse très vite ses créances, dispose de chaînes d’approvisionnement resserrées et d’une intensité capitalistique minimale. Ses technologies sont stables, ses coûts soigneusement tenus. Le résultat ? Un flux de trésorerie disponible de 20 millions d’euros.

Pour un investisseur, une telle entreprise est nettement plus attrayante. Elle a une capacité réelle à générer de la trésorerie, qu’elle peut consacrer aux dividendes, à son développement ou garder comme matelas financier pour les périodes plus difficiles.

La leçon essentielle

Les spécialistes de la finance ont un dicton favori : « Le bénéfice est une opinion, la trésorerie est un fait ! » Le bénéfice comptable se retouche de mille façons, il se peint comme on en a besoin. Les flux de trésorerie, eux, ne vous mentiront pas. C’est pour cela que le Free Cash Flow compte autant pour un investisseur, un analyste ou un chef d’entreprise. Il montre la capacité réelle d’une société à gagner de l’argent et à créer de la valeur. Ce n’est pas seulement une ligne dans un tableau, c’est un indicateur vivant de la santé de l’entreprise.

Lors de l’analyse d’une entreprise, il vaut donc la peine de regarder les deux chiffres côte à côte, et surtout leur évolution dans le temps. Un flux de trésorerie disponible ponctuellement élevé peut simplement signifier que la société a reporté ses investissements ; un flux ponctuellement négatif peut signifier qu’elle construit en ce moment l’usine qui la fera vivre pendant vingt ans. Seules plusieurs années consécutives montrent si l’entreprise crée vraiment de la trésorerie ou si elle se contente de la déplacer d’une période à l’autre.

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